" La Grande Dame des Andes" : l'actualité

 16 mars 2004

Que la montagne est belle !

Samedi 13 mars

L’histoire du Tour de France est émaillée d’étapes d’anthologie. Celle du samedi 13 mars est sans aucun doute à ranger dans cette catégorie. Le raid n’est pas terminé certes, mais quoiqu’il arrive désormais, celle-ci sera à marquer d’une pierre blanche. Les raideurs ont côtoyé la Grande Dame de très près. La belle s’est laissée approcher, mais il a fallu monter à quelque 3250 mètres, et juste avant de basculer de l’autre côté de la Cordillère, c’est à dire côté Argentine, pour que sa présence puisse être ressentie.
Retour sur cette journée exceptionnelle : « L’Albertomobile » nous est revenue nettoyée et révisée. La pause forcée à Santiago s’achève une fois les panneaux de la grande ville dépassés. Inutile de tenter le diable, les risques d’accidents sont trop importants dans cette mégalopole de 6 millions d’habitants. Lionel, Aymeric, Pascal, Marcel et Joël quittent donc les sièges douillets du bus pour les selles plus rudes de leurs « compagnons » quand la folie de la ville est loin derrière. En fait, ce n’est qu’après le déjeuner, pris à l’ombre d’une pergola aimablement mise à disposition à la sortie de Los Andes, que les choses sérieuses ont débuté.


Pourquoi déjeuner en plein soleil alors qu’une pergola est mise à notre disposition ?
Il y avait déjà bien longtemps que le soleil était à l’œuvre. Le thermomètre ne fait pas partie du paquetage du raideur, mais une estimation à 30° est plus que réaliste. Les trente premiers kilomètres, pas vraiment plats (ce serait oublier où nous sommes) constituent néanmoins une belle mise en jambe. Le décor est somptueux . Il l’est depuis que nous sommes au Chili, mais celui de ce samedi dépasse tous les précédents. Peut-être sommes-nous devenus plus exigeants…

Aymeric a pris le relais

La route goudronnée accompagne un torrent bien impétueux, et quand bien même l’été touche-t-il à sa fin dans l’hémisphère sud . On devine sans peine sa puissance à la fonte des neiges. Cette neige que l’on aperçoit par moment, entre deux pics, et à laquelle on rêve sous ce cagnard. La Grande Dame des Andes a ses quartiers tout là haut, plus près des étoiles que de notre plancher des vaches quotidien. Au bout du chemin qui relie Los Andes à la frontière argentine, quelques uns des plus hauts sommets de la planète ont jailli des entrailles de la Terre, lors d’un de ses excès de colère. La Cordillère des Andes, qui n’a rien à envier à l’Himalaya, fait monter les enchères dans cette partie du Chili, où les sommets atteignent fréquemment les 6000 mètres. Comment ne pas faire preuve d’humilité devant une telle démesure ? Les raideurs l’apprendront bien vite. La pluie, le vent et le froid des précédents jours semblent des amuse-gueule face à ce qui les attend. D’ailleurs, vaut mieux ne pas savoir. Progressivement, mine de rien, la pente s’accentue. De 4% au départ, elle atteint parfois les 13 ou 14% avec une moyenne sur les 28 kilomètres de montée à 7%. Les spécialistes apprécieront ! Les autres devront se contenter d’imaginer à quoi cela peut ressembler, une pente à 14%. L’équivalent existe en France, mais ce n’est jamais aussi constant. Ni aussi dur. S’il y a un moment où l’ont doit justifier les 11 000 kilomètres d’entraînement sur les routes de la Normandie, et surtout, les cols des Hautes-Alpes, c’est bien dans ces moments d’exception, d’extrêmes difficultés. Les lacets qui s’enchaînent les uns après les autres, semblent ne jamais vouloir s’arrêter.


Ravitaillement en plein vol pour Joël
L’espoir de voir le calvaire prendre fin tourne au cauchemar. Cruelle désillusion que celle d’apercevoir, en levant la tête du guidon, que ce n’est pas fini. De voir que les centaines de camions chiliens, argentins, uruguayens ou brésiliens qui vous ont doublés quelques kilomètres plus bas , à grand fracas de crissement de freins et de mécanique torturée, sont toujours prisonniers de ce manège sans fin.
Les cinq raideurs cyclistes sont les petits poucets d’une histoire où l’ogre a les traits de cette Grande Dame tant convoitée. Et ne l’approche pas qui veut ! Pascal l’a appris à ses dépens, qui a été obligé de mettre pied à terre à mi-chemin. « C’est un problème de mental » confia le Virois à ses amis qui tentaient de le consoler. La maîtresse des lieux n’acceptent pas que l’on ne se consacre pas exclusivement à elle. « Ce n’est que partie remise » s’est empressé d’ajouter Pascal, visiblement déçu d’avoir raté ce rendez-vous avec l’histoire, fût-ce seulement la sienne. Le dépassement de soi impose que l’on soit sain de corps et d’esprit, Pascal n’a, cette fois du moins, rempli que la moitié de son contrat.


Pascal a eu du mal à se remettre de son rendez-vous manqué avec la Grande Dame. Lionel a fait une halte pour le réconforter avant de poursuivre son ascension


Eviter la fringale à tout prix, d’où l’importance d’un ravitaillement fréquent.

Dix, quinze, vingt, cinquante lacets…Marcel, Lionel, Aymeric et Joël ne font plus qu’un avec leurs vélos, bien dérisoires face à la démesure de leur environnement d’une part, et d’autre part à côté des poids-lourds dont les chauffeurs n’ont que faire des lignes continues. Ce qui ne les a pas empêchés de saluer la performance des forçats de la route français. A leur manière : en faisant le V de la victoire en guise d’encouragement. Pressés, les routiers le sont effectivement. Le temps est compté : dans quelques semaines, l’hiver sera installé pour plusieurs mois. Il fera moins 30° ici ! Les skieurs auront remplacé les cyclistes, les remonte-pentes au chômage provisoire en témoignent.
Au bout de l’effort, point de foule en délire. Juste une banderole d’arrivée, celle qui matérialise la frontière entre le Chili et l’Argentine. La victoire est belle et collective. Un frisson parcourt les échines. L’émotion, le froid ? Les deux sans doute. A 3250 mètres d’altitude, entre chien et loup, il ne fait pas un temps à mettre un cycliste dehors. Même un Normand. Comme s’il voulait mesurer le chemin parcouru, Lionel entreprend de redescendre le col. Vingt-huit kilomètres de toboggan, où la moindre inattention ou défaillance technique est immédiatement sanctionnée. Le pire n’arrivera pas , et c’est avec le sentiment du travail bien fait que le bivouac s’est endormi , à Los Andes. Le marchand de sable est passé rapidement. Bizarrement, il ressemblait à la Grande Dame…


Le col a été vaincu ! Jamais le raid a côtoyé la Grande Dame d’aussi près


Dimanche 14 mars


La reprise s’effectue sur le goudron. Une très courte pause avant des dizaines de kilomètres de pistes caillouteuses.
Lorsque ses soupirants ont ouvert les yeux, il y a bien longtemps que la séductrice avait rejoint ses quartiers de (presque) hiver. Un nouveau défi! « Demain sera un autre jour » avait conclu Pascal, stoppé la veille en pleine ascension. Le menu du jour n’est plus le même. Au lieu de filer droit vers le cœur de la Cordillère, le raid «s’offre» une incursion sur ses flancs.

Pas vraiment une balade de santé : sous un soleil écrasant , 85 kilomètres pour Marcel, Joël, Pascal et Aymeric, le double pour Lionel, dans un décor que l’on dirait tout droit sorti d’un Western. La roche domine toujours, la neige a momentanément quitté la scène et les cactus ont pris le relais, histoire de mettre un peu de piquant à cette étape. Elle est certes différente de la précédente, mais ne manque pas de difficultés, surmontées une à une par les raideurs, y compris lorsque les cailloux frappent violemment les jambes. L’enfer d’un décor de rêve, au beau milieu duquel on n’a pas le droit de flancher.


Les raideurs ne sont pas les seuls utilisateurs des routes chiliennes, la preuve.


Galerie photos

Reportages

Ça roule !
Par Aymeric et Léna

L’Albertomobile s’arrête et nous propose de passer la nuit sur un terrain mis à disposition des routiers près de la frontière chilo-argentine. Elle y trouve ses cousins les camions et campe à côté d’un 15 tonnes immatriculé au Brésil.
Alankar, 26 ans, et sa femme Viviane, 22 ans, accompagnés de leurs deux enfants Bernard et Bruna (des jumeaux de un an), travaillent en famille depuis 4 ans. Depuis qu’il est papa, Alankar travaille seul l’hiver, sa femme restant an Brésil pour s’occuper des jumeaux. Cette famille fréquente souvent la frontière appelée Los Libertadores du côté chilien, et Punta de Vaca du côté argentin, où culmine la station de Portillo, passage obligé des routiers brésiliens pour venir au Chili. Alankar raconte que ce passage est enneigé l’hiver, que la température y est très rude : -30°C !, et qu’il est forcé d’équiper son « compagnon » de route avec des chaînes.


Alankar et Viviane dans leur cuisine-mobile

La famille roule jusqu’à 15h par jour selon la mission qu’ils ont à accomplir. Ils transportent beaucoup de matières premières et en particulier de la farine de poulet pour nourrir les cochons et les vaches. Trois ans auparavant, la famille vivait avec un salaire moyen de 1000 dollars mais la concurrence se faisant ressentir de plus en plus, aujourd’hui elle dispose de 600 à 700 dollars par mois. Elle passe la plupart de son temps à sillonner les routes sud-américaines, et Alankar ajoute que les vacances ne sont pas des périodes qu’ils connaissent beaucoup… Il arrive qu’on leur accorde des jours de repos, par exemple lorsqu’il y a des moments creux dans leur carnet de route.
Alankar confie enfin qu’il a déjà roulé en Europe, traversé la France pour livrer des clients en Suisse.

 


Portrait de famille.
par Pascal et Léna


Au campement de la soirée au village de Mélipeuco situé au pied du volcan Llaina ce 10 mars 2004, un autochtone s’affaire avec nous, participe. Il aide à amener les affaires, offre du bois pour le feu, ouvre sa maison pour remplir les bidons d’eau, recharger en électricité les micros portables. Il s’agit de Victor. Victor Miguel Huircaléo Torres, 30 ans, est agent d’entretien employé de la commune depuis un an. Il accepte bien volontiers de répondre à nos questions. Nous sommes dans sa maison. Elle est en palissade de bois peint par endroit avec au sol un revêtement de béton et un carré de moquette. Au mur, un miroir, quelques calendriers et photographies. Nous sommes dans une pièce principale d’à peine 10 mètres carrés qui ouvrent sur une cuisine de 5 mètres carrés environ. Il y a aussi deux portes qui ouvrent sur une petite salle d’eau et une chambre. La cuisine est essentiellement composée d’un fourneau – comme ceux de nos grands-mères – et d’un évier, un bac en émail. Au mur une petite étagère, quelques fils électriques en diagonale et au plafond une ampoule. L’intérieur est entretenu.


Miguel et Anna répondent à nos questions

Initialement, Miguel était électricien pendant 4 années mais il ne gagnait pas assez bien sa vie pour nourrir sa famille. Il est originaire du village comme ses parents et beaux parents, son épouse Anna, a 42 ans et travaille à la maison. Anna et Miguel ont une fille, Yubisa, de 12 ans, collégienne en 6ème. Miguel travaille 48 heures par semaine, a droit à 21 jours de congés par an et gagne 92000 pesos par mois, soit approximativement 130 euros. Il a droit à une couverture sociale uniquement dans le cadre de son travail. Son épouse et sa fille n’en ont pas. Par contre, les frais scolaires d’Yubisa sont pris en charge totalement par l’état, jusqu’à la fin du collège. Yubisa se lève à 7 heures pour prendre son premier cours à 8h30. Elle déjeune à l’école, qu’elle quitte à 18 heures. La scolarité est obligatoire jusqu’à 18 ans. Pour améliorer leurs revenus, Miguel et Anna vont cueillir des pignons de pin dans les Andes, qu’ils revendent ensuite, fabriquent et vendent du pain à domicile comme cela se fait ici. Le gouvernement leur a promis une maison neuve en bois et tôle galvanisée comme l’ont ses voisins de l’autre côté de la rue. La voirie est d’ailleurs aussi en réfection. Le quartier se rénove. Les deux, Anna et Miguel, ont le droit de vote.
L’entretien se termine par une photo de Jean-Paul.


Anna et Miguel

Le lendemain matin, Miguel apportera à 7 heures au campement 24 pains chauds vendus 3000 pesos, soit 4,5 euros. Pour les fabriquer, il s’est levé à 5 heures du matin.

 

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