Samedi
13 mars
L’histoire du Tour de France est émaillée
d’étapes d’anthologie. Celle du samedi
13 mars est sans aucun doute à ranger dans cette
catégorie. Le raid n’est pas terminé
certes, mais quoiqu’il arrive désormais,
celle-ci sera à marquer d’une pierre blanche.
Les raideurs ont côtoyé la Grande Dame de
très près. La belle s’est laissée
approcher, mais il a fallu monter à quelque 3250
mètres, et juste avant de basculer de l’autre
côté de la Cordillère, c’est
à dire côté Argentine, pour que sa
présence puisse être ressentie.
Retour sur cette journée exceptionnelle : «
L’Albertomobile » nous est revenue nettoyée
et révisée. La pause forcée à
Santiago s’achève une fois les panneaux de
la grande ville dépassés. Inutile de tenter
le diable, les risques d’accidents sont trop importants
dans cette mégalopole de 6 millions d’habitants.
Lionel, Aymeric, Pascal, Marcel et Joël quittent
donc les sièges douillets du bus pour les selles
plus rudes de leurs « compagnons » quand la
folie de la ville est loin derrière. En fait, ce
n’est qu’après le déjeuner,
pris à l’ombre d’une pergola aimablement
mise à disposition à la sortie de Los Andes,
que les choses sérieuses ont débuté.

Pourquoi déjeuner en plein soleil alors qu’une
pergola est mise à notre disposition ?
|
Il y avait déjà
bien longtemps que le soleil était à
l’œuvre. Le thermomètre ne fait
pas partie du paquetage du raideur, mais une estimation
à 30° est plus que réaliste. Les
trente premiers kilomètres, pas vraiment
plats (ce serait oublier où nous sommes)
constituent néanmoins une belle mise en jambe.
Le décor est somptueux . Il l’est depuis
que nous sommes au Chili, mais celui de ce samedi
dépasse tous les précédents.
Peut-être sommes-nous devenus plus exigeants… |
Aymeric
a pris le relais |
La
route goudronnée accompagne un torrent bien impétueux,
et quand bien même l’été touche-t-il
à sa fin dans l’hémisphère
sud . On devine sans peine sa puissance à la fonte
des neiges. Cette neige que l’on aperçoit
par moment, entre deux pics, et à laquelle on rêve
sous ce cagnard. La Grande Dame des Andes a ses quartiers
tout là haut, plus près des étoiles
que de notre plancher des vaches quotidien. Au bout du
chemin qui relie Los Andes à la frontière
argentine, quelques uns des plus hauts sommets de la planète
ont jailli des entrailles de la Terre, lors d’un
de ses excès de colère. La Cordillère
des Andes, qui n’a rien à envier à
l’Himalaya, fait monter les enchères dans
cette partie du Chili, où les sommets atteignent
fréquemment les 6000 mètres. Comment ne
pas faire preuve d’humilité devant une telle
démesure ? Les raideurs l’apprendront bien
vite. La pluie, le vent et le froid des précédents
jours semblent des amuse-gueule face à ce qui les
attend. D’ailleurs, vaut mieux ne pas savoir. Progressivement,
mine de rien, la pente s’accentue. De 4% au départ,
elle atteint parfois les 13 ou 14% avec une moyenne sur
les 28 kilomètres de montée à 7%.
Les spécialistes apprécieront ! Les autres
devront se contenter d’imaginer à quoi cela
peut ressembler, une pente à 14%. L’équivalent
existe en France, mais ce n’est jamais aussi constant.
Ni aussi dur. S’il y a un moment où l’ont
doit justifier les 11 000 kilomètres d’entraînement
sur les routes de la Normandie, et surtout, les cols des
Hautes-Alpes, c’est bien dans ces moments d’exception,
d’extrêmes difficultés. Les lacets
qui s’enchaînent les uns après les
autres, semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

Ravitaillement
en plein vol pour Joël |
L’espoir
de voir le calvaire prendre fin tourne au cauchemar.
Cruelle désillusion que celle d’apercevoir,
en levant la tête du guidon, que ce n’est
pas fini. De voir que les centaines de camions chiliens,
argentins, uruguayens ou brésiliens qui vous
ont doublés quelques kilomètres plus
bas , à grand fracas de crissement de freins
et de mécanique torturée, sont toujours
prisonniers de ce manège sans fin. |
Les
cinq raideurs cyclistes sont les petits poucets
d’une histoire où l’ogre a les
traits de cette Grande Dame tant convoitée.
Et ne l’approche pas qui veut ! Pascal l’a
appris à ses dépens, qui a été
obligé de mettre pied à terre à
mi-chemin. « C’est un problème
de mental » confia le Virois à ses
amis qui tentaient de le consoler. La maîtresse
des lieux n’acceptent pas que l’on ne
se consacre pas exclusivement à elle. «
Ce n’est que partie remise » s’est
empressé d’ajouter Pascal, visiblement
déçu d’avoir raté ce
rendez-vous avec l’histoire, fût-ce
seulement la sienne. Le dépassement de soi
impose que l’on soit sain de corps et d’esprit,
Pascal n’a, cette fois du moins, rempli que
la moitié de son contrat.
|

Pascal
a eu du mal à se remettre de son rendez-vous
manqué avec la Grande Dame. Lionel a fait
une halte pour le réconforter avant de
poursuivre son ascension
|

Eviter la fringale à tout prix, d’où
l’importance d’un ravitaillement fréquent. |
Dix,
quinze, vingt, cinquante lacets…Marcel, Lionel,
Aymeric et Joël ne font plus qu’un avec leurs
vélos, bien dérisoires face à la
démesure de leur environnement d’une part,
et d’autre part à côté des poids-lourds
dont les chauffeurs n’ont que faire des lignes continues.
Ce qui ne les a pas empêchés de saluer la
performance des forçats de la route français.
A leur manière : en faisant le V de la victoire
en guise d’encouragement. Pressés, les routiers
le sont effectivement. Le temps est compté : dans
quelques semaines, l’hiver sera installé
pour plusieurs mois. Il fera moins 30° ici ! Les skieurs
auront remplacé les cyclistes, les remonte-pentes
au chômage provisoire en témoignent.
Au bout de l’effort, point de foule en délire.
Juste une banderole d’arrivée, celle qui
matérialise la frontière entre le Chili
et l’Argentine. La victoire est belle et collective.
Un frisson parcourt les échines. L’émotion,
le froid ? Les deux sans doute. A 3250 mètres d’altitude,
entre chien et loup, il ne fait pas un temps à
mettre un cycliste dehors. Même un Normand. Comme
s’il voulait mesurer le chemin parcouru, Lionel
entreprend de redescendre le col. Vingt-huit kilomètres
de toboggan, où la moindre inattention ou défaillance
technique est immédiatement sanctionnée.
Le pire n’arrivera pas , et c’est avec le
sentiment du travail bien fait que le bivouac s’est
endormi , à Los Andes. Le marchand de sable est
passé rapidement. Bizarrement, il ressemblait à
la Grande Dame…

Le
col a été vaincu ! Jamais le raid a côtoyé
la Grande Dame d’aussi près
Dimanche
14 mars

La reprise s’effectue sur le goudron. Une
très courte pause avant des dizaines de kilomètres
de pistes caillouteuses. |
Lorsque
ses soupirants ont ouvert les yeux, il y a bien longtemps
que la séductrice avait rejoint ses quartiers
de (presque) hiver. Un nouveau défi! «
Demain sera un autre jour » avait conclu Pascal,
stoppé la veille en pleine ascension. Le menu
du jour n’est plus le même. Au lieu de
filer droit vers le cœur de la Cordillère,
le raid «s’offre» une incursion
sur ses flancs. |
Pas
vraiment une balade de santé : sous un soleil écrasant
, 85 kilomètres pour Marcel, Joël, Pascal et
Aymeric, le double pour Lionel, dans un décor que
l’on dirait tout droit sorti d’un Western. La
roche domine toujours, la neige a momentanément quitté
la scène et les cactus ont pris le relais, histoire
de mettre un peu de piquant à cette étape.
Elle est certes différente de la précédente,
mais ne manque pas de difficultés, surmontées
une à une par les raideurs, y compris lorsque les
cailloux frappent violemment les jambes. L’enfer d’un
décor de rêve, au beau milieu duquel on n’a
pas le droit de flancher.

Les raideurs ne sont pas les seuls utilisateurs des routes
chiliennes, la preuve.
Galerie
photos
Reportages
Ça
roule !
Par Aymeric et Léna
L’Albertomobile
s’arrête et nous propose de passer la nuit sur
un terrain mis à disposition des routiers près
de la frontière chilo-argentine. Elle y trouve ses
cousins les camions et campe à côté
d’un 15 tonnes immatriculé au Brésil.
Alankar, 26 ans, et sa femme Viviane, 22 ans, accompagnés
de leurs deux enfants Bernard et Bruna (des jumeaux de un
an), travaillent en famille depuis 4 ans. Depuis qu’il
est papa, Alankar travaille seul l’hiver, sa femme
restant an Brésil pour s’occuper des jumeaux.
Cette famille fréquente souvent la frontière
appelée Los Libertadores du côté chilien,
et Punta de Vaca du côté argentin, où
culmine la station de Portillo, passage obligé des
routiers brésiliens pour venir au Chili. Alankar
raconte que ce passage est enneigé l’hiver,
que la température y est très rude : -30°C
!, et qu’il est forcé d’équiper
son « compagnon » de route avec des chaînes.

Alankar
et Viviane dans leur cuisine-mobile
La
famille roule jusqu’à 15h par jour selon la
mission qu’ils ont à accomplir. Ils transportent
beaucoup de matières premières et en particulier
de la farine de poulet pour nourrir les cochons et les vaches.
Trois ans auparavant, la famille vivait avec un salaire
moyen de 1000 dollars mais la concurrence se faisant ressentir
de plus en plus, aujourd’hui elle dispose de 600 à
700 dollars par mois. Elle passe la plupart de son temps
à sillonner les routes sud-américaines, et
Alankar ajoute que les vacances ne sont pas des périodes
qu’ils connaissent beaucoup… Il arrive qu’on
leur accorde des jours de repos, par exemple lorsqu’il
y a des moments creux dans leur carnet de route.
Alankar confie enfin qu’il a déjà roulé
en Europe, traversé la France pour livrer des clients
en Suisse.
Portrait
de famille.
par Pascal et Léna
Au
campement de la soirée au village de Mélipeuco
situé au pied du volcan Llaina ce 10 mars 2004, un
autochtone s’affaire avec nous, participe. Il aide
à amener les affaires, offre du bois pour le feu,
ouvre sa maison pour remplir les bidons d’eau, recharger
en électricité les micros portables. Il s’agit
de Victor. Victor Miguel Huircaléo Torres, 30 ans,
est agent d’entretien employé de la commune
depuis un an. Il accepte bien volontiers de répondre
à nos questions. Nous sommes dans sa maison. Elle
est en palissade de bois peint par endroit avec au sol un
revêtement de béton et un carré de moquette.
Au mur, un miroir, quelques calendriers et photographies.
Nous sommes dans une pièce principale d’à
peine 10 mètres carrés qui ouvrent sur une
cuisine de 5 mètres carrés environ. Il y a
aussi deux portes qui ouvrent sur une petite salle d’eau
et une chambre. La cuisine est essentiellement composée
d’un fourneau – comme ceux de nos grands-mères
– et d’un évier, un bac en émail.
Au mur une petite étagère, quelques fils électriques
en diagonale et au plafond une ampoule. L’intérieur
est entretenu.

Miguel et Anna répondent à nos questions
Initialement,
Miguel était électricien pendant 4 années
mais il ne gagnait pas assez bien sa vie pour nourrir sa
famille. Il est originaire du village comme ses parents
et beaux parents, son épouse Anna, a 42 ans et travaille
à la maison. Anna et Miguel ont une fille, Yubisa,
de 12 ans, collégienne en 6ème. Miguel travaille
48 heures par semaine, a droit à 21 jours de congés
par an et gagne 92000 pesos par mois, soit approximativement
130 euros. Il a droit à une couverture sociale uniquement
dans le cadre de son travail. Son épouse et sa fille
n’en ont pas. Par contre, les frais scolaires d’Yubisa
sont pris en charge totalement par l’état,
jusqu’à la fin du collège. Yubisa se
lève à 7 heures pour prendre son premier cours
à 8h30. Elle déjeune à l’école,
qu’elle quitte à 18 heures. La scolarité
est obligatoire jusqu’à 18 ans. Pour améliorer
leurs revenus, Miguel et Anna vont cueillir des pignons
de pin dans les Andes, qu’ils revendent ensuite, fabriquent
et vendent du pain à domicile comme cela se fait
ici. Le gouvernement leur a promis une maison neuve en bois
et tôle galvanisée comme l’ont ses voisins
de l’autre côté de la rue. La voirie
est d’ailleurs aussi en réfection. Le quartier
se rénove. Les deux, Anna et Miguel, ont le droit
de vote.
L’entretien se termine par une photo de Jean-Paul.

Anna et Miguel
Le
lendemain matin, Miguel apportera à 7 heures au campement
24 pains chauds vendus 3000 pesos, soit 4,5 euros. Pour
les fabriquer, il s’est levé à 5 heures
du matin.
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